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Et nous étions tièdes et mous

Le 11 juin 1981, Issei Sagawa, étudiant japonais, tue et mange une camarade de classe. Au-delà du fait-divers, cet événement questionne le rapport systémique du désirant au désiré, l’ incorporation de l’Etre de l’Autre. La parole est celle de cette jeune femme, Renée Hartevelt, qui par la mémoire d’un corps meurtri cherche un exutoire, une justification. Autour de celle-qui-a-été-mangée, quatre figures tâtonnent, butent, ânonnent elles aussi une alternative au vide qui les presse. Que reste-t-il à sauver quand le désir est éteint, et par là-même ne peut plus les protéger d’une jouissance destructrice ?

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[…]

TROIS. enfin seule je vais pouvoir retracer le cours du geste
l’évolution sur les marchés du poids de mes gestes
l’effet de mon geste l’effet sur la conscience mondiale sur les marchés dégringolant de la conscience mondiale
chaque fois le même ne rien changer ne pas hésiter agir comme d’instinct rechercher quelque chose de l’instinct oui
si on doit s’en sortir si on doit fabriquer alors on fabriquera pas grave
et alors UN-TROIS/TROIS-UN ça n’aura pas d’intérêt
on se posera plus la question
et je serai tranquille un peu avec mon geste le même toujours
je prends la boîte d’allumettes j’ouvre la boîte le couvercle glisse je saisis une allumette parmi les allumettes de la boîte au couvercle qui glisse je la craque je referme le couvercle qui glisse de la boîte je tourne le bouton de la gazinière vers la droite j’approche l’allumette de la gazinière la flamme jaillit bleu sur la gazinière blanche je plisse les yeux sous l’éclat de la flamme bleue je secoue l’allumette à la flamme rouge je me lave les mains l’allumette fume encore sur le bord de la gazinière je pose la poêle sur le feu bleu de la gazinière blanche j’attends que la poêle chauffe je jette l’allumette fumante je prends un couteau je pose le couteau je me lave les mains je reprends le couteau je baisse le feu je découpe l’emballage plastique de l’andouillette je remonte le feu je mets de l’huile dans la poêle je range la boîte d’allumettes à côté de la gazinière blanche j’attends que la poêle chauffe je sors l’andouillette du sachet je lave le couteau l’huile s’étale et brille dans la poêle je pose l’andouillette dans une assiette je me lave les mains le jus de l’andouillette laisse une flaque dans l’assiette j’attrape la poignée de la poêle j’imprime un mouvement rotatif pour répartir l’huile je me lave les mains je range le couteau je pique l’andouillette du bout d’une fourchette je la dépose dans la poêle je repose la fourchette je me lave les mains je verse le jus dans la poêle l’huile claque et jaillit je baisse le feu je me lave les mains je remonte le feu je me lave les mains je retourne l’andouillette avec une spatule en bois l’huile brulée fume noir sur l’andouillette blanche je me lave les mains je baisse le feu je retourne l’andouillette je remonte le feu je rajoute un peu d’huile je me lave les mains j’ai mal au cœur je me lave les mains je retourne l’andouillette je me lave les mains je me lave les mains j’attrape la poêle j’ai mal au cœur je repose la poêle sur la gazinière je me lave les mains je vide l’huile brûlée dans l’évier en céramique je remets de l’huile neuve je baisse le feu je remonte le feu je vide l’huile sur la céramique de l’évier je me lave les mains je retourne l’andouillette je remets de l’huile je baisse le feu j’ai mal au cœur je me lave les mains je baisse le feu je me lave les mains je remonte le feu j’ai mal au cœur j’ai mal au cœur l’allumette a laissé une trace noire sur la gazinière blanche je me lave les mains j’ai mal au cœur je regarde la trace noire de l’allumette sur la gazinière blanche je coupe le feu

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je monte le gaz
j’attends
(silence)
vous savez quoi ?
(pas de réponse)
vous savez pas quoi ?
(toujours aucune réponse)
hé ! (murmure indistinct)
vous voulez pas savoir ?
allez quoi !

[…]

et du jour où le père a cuisiné
pour
moi devrais-je dire
j’étais condamnée – le mot est fort je sais – à cette soif de chair ma chair imprimée par la marque d’un autre
sans recours
sans alternative possible – plus d’excuse donc – mais ça je n’ai pu le saisir qu’après coup
quand tout était fini
quand on avait définitivement passé la frontière républicaine
juste une portion de souvenir
une demi portion de souvenir
une demi-idée
une demi-idée me disant
j’en avais 24 et j’aimais Johannes Becher
il en avait 31 et il aimait Johannes Becher
et qui qui se rappelle de ça
qui trouve cet élément marquant qui en ferait une pièce à conviction une preuve irréfutable dans un hypothétique dossier
cette douceur
l’ultime mot d’amour du dévorant au dévoré ça compte non ?
moi pour moi c’est le rythme fondamental le beat comme on dit
le truc que t’emporte partout avec toi car il révèle – seul tout seul –
tout l’acté
l’inenvisageable
l’envisagé quand même
le maintenant c’est fait
le de toute façon c’est trop tard
celui qui peindrait au sol
à gros traits jaune pétard
la frontière trop vite franchie de mon être-à-lui

[…]

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[…]

 

il y avait je mens pas au fond du frigo
il y avait un orteil
un orteil et c’est tout
rien d’autre
un orteil humain je veux dire laissé dans un étage en vrac là comme si c’était normal et je suis le seul là à me dire que non ça ne va pas que quelque chose ne va pas que clairement non quelque chose n’est pas enfin oui n’est pas normal
cet orteil
là dans cette configuration – d’où le trouble – cet orteil
je sais
je le sais
je sais que c’est le mien je ne sais pas pourquoi mais je le sais
pas besoin de le regarder trop bien ou trop près je sais
je le sais
cet orteil c’est le mien
enfin un des miens je connais mes orteils après tout je connais plutôt bien mes orteils et sans exagérer sans en faire tout un plat je me demande un peu ce que je vais pouvoir faire sans cet orteil et surtout oui ce que je vais pouvoir faire
de cet orteil
mais à cet instant la faim était telle elle avait tellement eu le temps de s’installer que comment dire
c’est ridicule mais là je me vois fixer cet orteil
mon orteil
vous me voyez venir j’essaie de penser à autre chose je refuse je refuse mais c’est là impossible un peu comme un flot qui grandit qui me ravine par dedans
j’ai faim
j’ai faim de ça
j’ai honte de l’avouer
mais là
j’ai faim de moi
 
[…]