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HORDENTIER

Il aurait pu, Elle n’aurait pas dû. Pourtant Elle a. Il n’a pas. Deux histoires de mains. Des mains qui se croisent, se tordent, se tendent, se labourent, se referment, cachent, tremblent, n’assument pas. Deux histoires de mains qui luttent aussi parfois, se rebellent, cherchent à se recréer. Deux paires de mains liées par le destin de la Horde humaine, ravinées par la rumeur, nouées par la culpabilité, le poids du souvenir. Mais deux paires de mains ouvertes, tendues vers un ailleurs espéré, vers, peut-être, l’espace d’une rencontre. Des mains qui déplacent les corps empêchés, meurtris, leur laissent entrevoir l’espace-entre, à l’endroit d’une sensibilité qu’ils se refusent.

page 1

[…]

LUI. (détournant les yeux) alors ?
elles partent pas vous savez
j’ai abandonné
y’a rien à faire
elles partiront pas
vous vous avez votre livre c’est bien moi j’ai mes taches
chacun son truc
je lis pas moi
mais les taches oh ça j’en connais un rayon croyez moi
je pourrais donner leur nombre exact les classer par taille et forme recenser leurs centimètres carrés la répartition tout
c’est con mais je m’y suis habitué
vous les voyez vous aussi me faites pas marcher
allez dites-le
je sais que vous les voyez
(elle sourit faiblement)
vous voulez que je vous raconte une histoire ?
 
ELLE. une histoire ?
une histoire de quoi ?
 
LUI. une histoire
si je vous dis avant ça marche pas
vous voulez ?
 
ELLE. ça dépend quelle histoire
 
LUI. (s’impatientant) une histoire je vous dis
une histoire de mains
une histoire de renard

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ELLE. oh non
je préfère pas savoir
pour les histoires j’ai mon livre
ça ira
gardez-la pour vous
vous devriez pas vous débarrasser comme ça de vos histoires
je m’en voudrais de vous la prendre
parce qu’après je vais vous écouter je me connais
je vais vous écouter de tout mon corps et je vais vous regarder
je vais vous regarder intensément et je vais la prendre en moi votre histoire
je vais imaginer tout un tas de choses avec votre dos des escalades guerrières et des batailles endiablées et des apaisements diplomatiques et des ongles qui ravinent la peau et plein de choses encore qu’il faut pas
et ça ira pas
 
[…]

 
tu sais ce qu’on va faire toi et moi on va monter au grenier on va se planter devant le tableau le tableau de l’homme aux mains trouées on tirera l’échelle je nous tirerai l’échelle j’y mettrai toute ma force pour deux t’auras rien à faire t’inquiète pas je la descendrai moi je tirerai de tout le poids de mes batailles pour que l’ascension commence ne prête pas attention aux cris derrière n’écoute pas les glapissements de la horde là sur nos talons l’échelle sera descendue ne t’inquiète pas juste ne pose pas les mains sur les barreaux expose les grandes ouvertes tes mains vers le haut-là tes mains ouvertes à plat les doigts bien écartés tends-les dessus puis dessous expose tes taches avant l’ascension elles doivent rester nues et moi alors je prendrai ton dos dans mes mains de naufragée j’écorcherai ta chair de ma ferraille je transpercerai l’uniforme aux boutons dorés et je m’immiscerai dans ton ascension et je t’élèverai vers l’arbre là-haut vers ces mains trouées qui nous attendent laisse-toi faire je te protégerai les naseaux fumants de la horde dans ma nuque exposée pas grave les vingt-sept cris enveloppant mon dos pas grave les appels à la curée pas grave les faisceaux de ferraille tirés de mon corps – pas grave – nous tiendront à l’abri et on montera ensemble

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lentement pas grave et on recommencera vingt-sept fois l’ascension s’il le faut pas grave et si t’as peur on retournera nos yeux pour voir dedans dedans seulement pas grave on fera ensemble en gravissant l’échelle le décompte de nos batailles et puis va commencer l’ascension va commencer notre chemin mains ouvertes à plat dans les projecteurs aveuglants de la horde en bas va commencer le long chemin vers les mains trouées de jésus-christ-fils-de-dieu et on sera sourds aux sirènes qui hurlent d’en bas on brandira tes mains tachées et on brandira mes mains ferraillées dans ta carcasse et tu ne te retourneras pas non les yeux bien à l’intérieur et l’échelle nous portera d’elle-même mon échelle concrétée de ferraille jaillissante jusqu’aux mains trouées là-haut n’aie pas peur mon échelle n’a pas de piège va monte allez un pas de plus un dernier encore juste un pas en plus et on traînera nos îles dans l’ascension allez un barreau encore chacun son île oui jusqu’au fond à travers les cartons entassés les toiles d’araignées en forêt les pièges innombrables tendus là par la horde oui on atteindra le tableau sans se retourner et notre île qu’on laissera une fois pour toutes à l’heure d’entrer dans la toile poussiéreuse/user de nos pas l’herbe peinte/plisser nos yeux retournés sous la lumière du soleil peint/sentir sur les peaux la morsure du vent peint/ trébucher sur les pierres peintes/ frémir sous l’effet des odeurs peintes/ écorcher nos mains aux branches peintes/venir les déposer par en-dessous des mains trouées peintes/faire offrande de tes taches peintes de ma ferraille peinte/
se délester de tout
des rumeurs de nos îles
de nos mensonges
combien de temps tenir
attendre encore avant l’ascension finale
c’est proche je le sens tout proche
tu vois pas
ça vient
 
[…]